Etre ou ne pas être spectateur d’Hamlet ?

Shakespeare : un nom qui à lui seul définit la langue anglaise. Qui n’a jamais prononcé la périphrase « la langue de Shakespeare » ? Cela a dû contribuer à me rendre rétive à découvrir ses textes. Jusqu’à présent je les ai évités, concentrée que j’étais sur les auteurs français, latins ou grecs . Les traductions me déplaisent souvent car je les ressens, je préfère lire le texte dans sa langue d’origine, mais je n’ai pas le niveau d’anglais suffisant pour lire Shakespeare dans sa version originale.

Ainsi, lorsqu’une amie m’a proposé de découvrir une nouvelle expérience théâtrale, un peu secrète, basée sur Hamlet, j’étais quelque peu dubitative (et c’est un euphémisme). L’option « boire un verre dans un joli lieu parisien » correspondait davantage à mes aspirations du moment. La curiosité l’a finalement emporté et je ne regrette pas une seconde !

Du théâtre immersif

Le terme « immersif » me faisait peur : je visualisais les spectacles où les spectateurs sont pris à partie, doivent monter sur scène… Mais cela n’a rien à voir !

« Immersif » car vous êtes plongés au coeur de l’action, « in medias res », dès la première scène. Ne comptez pas vous avachir sur un fauteuil et assister à une pièce plongés dans une torpeur molle qui laisse libre cours à vos pensées philosophiques :

 « Je ne sais pas si j’irai boire un verre après en fait. » « Oh j’ai faim j’aurais dû manger avant » « Je commence à gargouiller il faut que je fouille dans mon sac pour faire diversion » « Je m’ennuie » « Tiens il est pas mal cet acteur, il est connu ? » « C’est quand l’entracte ? » « Il y a un entracte au moins ??? » « J’ai peut-être des biscuits dans mon sac » « Tiens des nouveaux commentaires sur Instagram, j’ai envie de les lire » « Ah non mon portable éclaire trop, pas discret » « Ah je vais regarder les spectateurs aussi » « Ah non il fait trop sombre. » « Je m’ennuie »

Vous sentez l’expérience vécue ? Rassurez-moi : ça vous est déjà arrivé ? A mon tour de vous rassurer : pas de tergiversations ici, vous allez marcher, courir peut-être, ouvrir des rideaux, aller dans des pièces vides, lire des lettres abandonnées sur un bureau, vous retrouver en tête à tête avec une actrice qui plonge son regard dans le vôtre, être seul, retrouver du monde, mais surtout vivre pleinement la pièce.

L’entrée en matière

Dans le 5ème arrondissement à quelques mètres de la Place Monge (et de sa fameuse parapharmacie prise d’assaut par les touristes asiatiques) se tient un ancien entrepôt de 1200 mètres carré.

Avant qu’il ne soit transformé en hôtel, le metteur en scène, Léonard Matton, a obtenu l’autorisation d’occuper les lieux pour mener à bien son projet utopique.

A l’entrée, une carte nominative de membre du Secret vous est remise. Ensuite vous passez par le vestiaire où vous déposez votre téléphone portable en l’échange duquel vous recevez un bracelet de couleur. Confier son téléphone est essentiel, il permet d’être plongé dans la pièce, sans se laisser perturber par un message, l’envie de prendre une photo ou de faire une Instastory. Pour moi ça a été libérateur, je ne ressentais pas le besoin de chercher la jolie photo à prendre, où la scène essentielle à montrer. Les photos sont interdites pour laisser aux futurs spectateurs le plaisir de la découverte.

A l’intérieur vous pouvez boire un verre et déguster une planche de charcuterie ou de fromage avant que l’expérience ne débute. A 21h, une voix au micro nous annonce qu’il faut suivre les porte-drapeaux dont la couleur correspond à notre bracelet. Vous êtes donc séparé un temps des personnes qui vous accompagnent. Quoi qu’il en soit il est interdit de parler donc ce n’est pas gênant.

Le déroulement

Votre porte-drapeau vous mène dans une pièce où une scène d’Hamlet se déroule. Trois scènes ont lieu en même temps dans trois salles différentes. Vous êtes debout, un peu étonné, mais au fur et à mesure vous prenez possession des lieux, vous marchez, vous observez ce qui vous entoure, vous vous asseyez… Puis un personnage sort et vous décidez de le suivre ou de continuer à écouter ceux qui restent dans la pièce et poursuivent leur dialogue.

La pièce s’appelle Helsingor – château d’Hamlet, vous déambulez donc dans : la salle du trône, trois chambres, une chapelle et un parc.

Vous faites des choix et votre perception de la pièce est parcellaire. Mais vous comprenez ce qui se trame, même si vous n’avez jamais lu Hamlet (ce qui était mon cas). Rapidement, au bout de 10 minutes environ, les spectateurs se retrouvent spontanément autour des mêmes scènes essentielles, mais vous pouvez faire le choix d’errer dans les pièces vides, ce que j’ai fait la deuxième fois. J’ai adoré cette expérience de solitude éphémère, écoutant les voix et les cris des acteurs étouffés par les épais rideaux qui délimitent les espaces.

Quelques mots des membres de la troupe

Léonard Matton, le metteur en scène, est passionné et passionnant. Nous avions échangé avec lui après ma première visite à Helsingor, et j’ai aimé en connaître davantage sur la genèse du projet.

A ma deuxième visite j’étais accompagnée de ma soeur, journaliste à RFI, qui venait dans le cadre d’un reportage. J’ai donc bénéficié de l’interview qu’elle menait pour prendre des notes.

Léonard Matton

(Crédit photo : Gabriel Axel-Soussan)
  • Le choix s’est porté sur cette pièce car c’est la plus longue pièce de Shakespeare et celle où de nombreuses scènes se font sans le personnage d’Hamlet : elles peuvent donc être jouées en concomitance dans des lieux différents.
  • Un temps de mise en place restreint : il a fallu tout faire en 7 mois, monter en deux mois et demi. La mise en scène se réalisait en même temps que la construction des lieux.
  • Un public jeune (contrairement au théâtre plus classique) : 80% des spectateurs ont entre 25 et 45 ans. cela touche les générations qui ont grandi avec « Le livre dont vous êtes le héros », et cela rappelle l’escape game, ce qui apporte une dimension ludique au théâtre immersif.

Ophélie, incarnée par Camille Delpech

  • Il s’agit de sa première pièce donc elle découvre le fait de jouer en même temps que celui de jouer dans du théâtre immersif
  • Son conseil : se laisser porter, faire confiance au lieu, aux comédiens. Ne pas suivre forcément Hamlet.

Hamlet, incarné par Stanislas Roquette

  • Au sujet de la proximité avec les spectateurs : on ne peut pas prévoir le déplacement des spectateurs. La structure de l’espace et des déplacements est aléatoire.
  • Son conseil : il faut revenir pour élucider des petits secrets
  • La frustration : c’est comme dans la vie, il faut faire des choix. Tout le monde n’aura pas eu la même chose.

Mon expérience de la double distribution

Après ma première visite, je voulais revenir pour avoir une vision moins parcellaire de la pièce. J’avais envie de revoir les mêmes acteurs que je trouvais tous très justes et très forts dans leur rôle. Mais il s’agit d’une distribution de 10 comédiens en alternance et la composition varie à chaque représentation.

Voici le nom de tous les acteurs :

Roch-Antoine Albaladéjo, Dominique Bastien, Loïc Brabant, Cédric Carlier, Michel Chalmeau, Zazie Delem, Camille Delpech, Marjorie Dubus, Anthony Falkowsky, Thomas Gendronneau, Gaël Giraudeau, Jean-Loup Horwitz, Laurent Labruyère, Mathias Marty, Claire Mirande, Matthieu Protin, Jacques Poix-Terrier, Jérôme Ragon, Hervé Rey, Stanislas Roquette

Voici ceux que j’ai retenus :

Gaël Giraudeau (Hamlet) : mémorable et puissante incarnation d’Hamlet. Il a su retranscrire le désarroi et la folie qui s’emparent d’Hamlet. Il met presque mal à l’aise tant on le sent torturé, sans savoir où se pose la limite entre l’acteur et son personnage.

Crédit photo : Mélanie Dorey

Marjorie Dubus (Ophélie) : j’ai trouvé son jeu d’une force surprenante. Elle joue des scènes difficiles, devient la proie de la folie elle aussi lorsque les drames surviennent. La jeune fille frêle, candide, amoureuse, qui écrit des lettres dans sa chambre, laisse la place à un être désorienté et hurlant qui laisse éclater son désespoir . Un jeu remarquable !

Crédit photo : Mélanie Dorey

Jean-Loup Horwitz (Polonius) : en le voyant j’ai tout de suite remarqué qu’il était un habitué des planches, et je ne me suis pas trompée. Sa seule présence, même quand il ne parle pas, donne une autre dimension à la pièce. Nous lui avons parlé à la fin de la représentation, lui demandant si ce théâtre immersif n’était pas trop fatigant pour un acteur. Il nous a répondu que c’était au contraire plutôt, reposant, « un rôle de fainéant ». Et cette remarque m’a amusée car ce n’est pas du tout l’impression que cela donne.

Matthieu Protin (Laertes) : ce personnage paraît éteint au début de la pièce, passif, plongé dans une espèce de torpeur face aux événements. Mais ce comédien a su retranscrire avec prestance l’énergie du désespoir qui l’anime, notamment dans la scène finale que je ne vous dévoilerai pas si, comme moi, vous ne connaissez pas la pièce.

Crédit photo : Mélanie Dorey

Je n’ai présenté ci-dessus que des acteurs que j’ai vu jouer lors de ma première visite.

Pour être franche, j’ai largement préféré la première distribution. Je sais que « comparaison n’est pas raison » mais la deuxième fois j’ai trouvé que tout était un ton en-dessous. Cela manquait à mes yeux de force, d’éclats de voix, de profondeur. J’avais l’impression d’écouter une pièce en sourdine. Je regrette ce constat d’autant que les acteurs sont éminemment sympathiques, passionnés et talentueux, mais je préfère être honnête. Pour tout vous dire j’étais même gênée d’avoir été si dithyrambique et d’avoir emmené avec moi ma soeur Fanny et mon amie Stéphanie, me disant qu’elles devaient s’ennuyer. Mais cela n’a pas été le cas : elles ont adoré l’expérience. Cela doit sûrement venir du fait que je n’avais plus l’attrait de la découverte.

Mon avis

Courez découvrir Helsingor ! Vous ferez une expérience inédite et marquante, qui, je l’espère, marque le début du théâtre immersif en France.

Cette découverte aura eu un mérite indéniable : me donner envie de me plonger dans l’univers de Shakespeare. Après avoir lu Hamlet et Macbeth, je vais découvrir La Nuit des Rois et en voir la représentation à La Comédie Française.

Informations pratiques

Où ?

18 rue Larrey, 75005 Paris
Métro ligne 7 : Place Monge

Quand ?

Les vendredis
Espace Bar de 18h30 à 23h30

Les samedis
Espace Bar de 17h à 23h30

Les dimanches
Brunch de 11h à 15h
Espace Bar de 17h à 22h

Le bar sera fermé durant Helsingør.

Comment ?

Pour réserver votre place, la billetterie en ligne est ici.

 

 

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