Librairie : Chanson douce, Leïla SLIMANI

Comme tout le monde j’ai beaucoup entendu parler de Chanson Douce de Leïla Slimani. Avant même qu’elle ne remporte le prix Goncourt pour ce roman en 2016. J’ai hésité à le lire, longtemps. Quand je l’ai vu cette semaine dans la bibliothèque, j’ai hésité à me lancer enfin. J’ai demandé votre avis sur Instagram, et je n’ai jamais eu autant de réponses au sujet d’un livre. Vous m’avez toutes encouragée à le lire, en me précisant qu’il fallait du courage justement car le thème était très difficile, surtout quand on a des enfants jeunes.

Je l’ai donc commencé hier soir, et je l’ai fini ce matin. J’avais besoin d’en parler tout de suite car c’est la première fois que je lis un tel roman. Son prix Goncourt est totalement mérité et justifié à mes yeux.

Je vais commencer par l’incipit qui nous plonge directement au coeur du drame. Vous savez certainement que j’accorde une grande importance aux débuts de romans. Je commence chacun de mes cours en en faisant découvrir un aux élèves, que je lis à haute voix. J’en ai lu des centaines, que je connais presque par coeur pour certains. Mais c’est la première fois que j’en lis un qui se place directement à côté de celui de L’Etranger d’Albert Camus dans mon panthéon personnel : « Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

D’ailleurs je ne suis pas certaine de pouvoir lire l’incipit de Chanson Douce aux élèves, par peur de les bouleverser à leur tour. Mais une chose est certaine : cet incipit restera ancré dans l’histoire de la littérature française, sera étudié, décrypté, décortiqué, à l’instar des grands classiques, car il deviendra un classique, un livre à connaître, à avoir lu, et je vous y invite :

Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu’il n’avait pas souffert. On l’a couché dans une housse grise et on a fait glisser la fermeture éclair sur le corps désarticulé qui flottait au milieu des jouets. La petite, elle, était encore vivante quand les secours sont arrivés. Elle s’est battue comme un fauve. On a retrouvé des traces de lutte, des morceaux de peau sous ses ongles mous. Dans l’ambulance qui la transportait à l’hôpital, elle était agitée, secouée de convulsions. Les yeux exorbités, elle semblait chercher de l’air. Sa gorge s’était emplie de sang. Ses poumons étaient perforés et sa tête avait violemment heurté la commode bleue.

On a photographié la scène de crime. La police a relevé des empreintes et mesuré la superficie de la salle de bains et la chambre d’enfants. Au sol, le tapis de princesse était imbibé de sang. La table à langer était à moitié renversée. Les jouets ont été emportés dans des sacs transparents et mis sous scellés. Même la commode bleue servira au procès.

La mère était en état de choc. C’est ce qu’ont dit les pompiers, ce qu’ont répété les policiers, ce qu’ont écrit les journalistes. En entrant dans la chambre où gisaient ses enfants, elle a poussé un cri, un cri des profondeurs, un hurlement de louve. Les murs en ont tremblé. La nuit s’est abattue sur cette journée de mai.

Je pourrais vous recopier davantage, tant ces premières lignes sont intenables, stupéfiantes, précises et cruelles. D’ailleurs dans le podcast La Poudre où Leïla Slimani a été invitée, elle lit cet incipit à haute voix, et indique qu’elle le connait par coeur tant elle l’a travaillé. J’ai écouté cette interview juste avant de lire le livre, et cela m’y a incitée encore davantage. J’aime savoir que la langue est ciselée, travaillée. C’est la première fois que je la lis et je découvre son style qui me plait tout particulièrement : « sec et tranchant, où percent des éclats de poésie ténébreuse » comme il est indiqué sur la quatrième de couverture.

Mais je vous rassure : le reste du roman n’est pas à l’image de ces lignes. Il s’emploie à décrire le quotidien du couple, celui de la nounou et la place de plus en plus grande qu’elle prend auprès d’eux.

Résumé

Myriam et Paul vivent avec leurs deux enfants dans un petit appartement du 10ème arrondissement de Paris. Myriam a arrêté de travailler pour s’occuper de Mila (j’avais écrit Milan, je crois que je me projette un peu ! ) et d’Adam, mais elle commence à se sentir prisonnière d’un quotidien ponctué de tâches ménagères, de jeux où elle s’ennuie et de sorties au parc. Elle souhaite reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats. Il faut alors chercher une nounou. Cela ne s’avère pas aisé jusqu’à ce qu’apparaisse Louise, une femme blonde et fluette, au physique de poupée vieillissante. Le coup de foudre est immédiat, notamment pour la petite Mila, une enfant fragile, difficile, capricieuse.

Louise devient rapidement indispensable pour le couple : en plus de s’occuper au mieux des enfants, elle range et nettoie l’appartement étriqué qui reprend un nouveau souffle et où il fait désormais bon vivre. Elle montre tout son talent aux fourneaux, régale les enfants, les parents, mais également leurs invités. Leur quotidien devient prometteur : Myriam se fait rapidement connaître dans son cabinet d’avocats, et se voit confier des dossiers plus importants. Paul, qui travaille dans le milieu musical, voit enfin son rêve s’accomplir : un chanteur connu décide de lui confier la réalisation de son album. « Maintenant nous avons Louise » se répètent-ils sans cesse. Ils retrouvent leur liberté et leur légèreté. Mais la présence de Louise devient pesante : Louise et sa peur du gâchis qui en vient même à fouiller leurs poubelles pour récupérer ce qu’elle estime pouvoir être encore comestible, Louise qui prend sa douche en douce chez eux, Louise qui maquille la petite Mila, que Paul découvre ainsi grimée, vieillie, et ressemblant à une prostituée. Cela le met dans un colère extrême, il songe même à renvoyer Louise. Mais Myriam le calme et ils gardent celle qui s’est rendue nécessaire à leur équilibre.

Comment Louise a-t-elle pu tuer ces deux enfants qu’elle chérit et dont elle s’occupe apparemment si bien ?

Le roman nous fait découvrir la vie de cette femme, veuve, qui ne voit plus sa fille et passe son temps libre à nettoyer son studio meublé sordide de Créteil. Cette femme a gardé des enfants, souvent, longtemps, et a été chaudement recommandé par les Rouvier dont elle a élevé les deux garçons :

« Louise ? Quelle chance vous avez d’être tombés sur elle. Elle a été comme une seconde mère pour mes deux garçons. Ca a été un vrai crève-coeur quand nous avons dû nous en séparer ».

Citations

Voici quelques phrases ou passages qui m’ont marquée :

Dans les semaines qui ont suivi la naissance de leur premier enfant, Mila :

Myrian cachait ses cernes et sa mélancolie.

Une réflexion sur la présence des parents à côté des enfants :

On se sent seul auprès des enfants. Ils se fichent des contours de notre monde. Ils en devinent la dureté, la noirceur mais n’en veulent rien savoir. Louise leur parle et ils détournent la tête. Elle leur tient les mains, se met à leur hauteur mais déjà ils regardent ailleurs, ils ont vu quelque chose. Ils ont trouvé un jeu qui les excuse de ne pas entendre.

Sur le besoin d’immortaliser les moments passés avec les enfants :

Elle croit aussi qu’il est de son devoir de mère de fixer ces instants, de détenir les preuves du bonheur passé. (…) On lui a toujours dit que les enfants n’étaient qu’un bonheur éphémère, une vision furtive, une impatience. Une éternelle métamorphose. Des visages ronds qui s’imprègnent de gravité sans qu’on s’en soit rendu compte.

Sur « le mal du siècle », le fait de courir après le temps :

La maîtresse aux cheveux gris a fait un large geste de la main. « Si vous saviez ! C’est le mal du siècle. Tous ces pauvres enfants sont livrés à eux-mêmes, pendant que les deux parents sont dévorés par la même ambition. C’est simple, ils courent tout le temps. Vous savez quelle est la phrase que les parents disent le plus souvent à leurs enfants ? “Dépêche-toi !” Et bien sûr, c’est nous qui subissons tout. Les petits nous font payer leurs angoisses et leur sentiment d’abandon. »

Sur Louise :

Dans son petit carnet à la couverture fleurie, elle a noté le terme qu’avait utilisé un médecin de l’hôpital Henri – Mondor. « Mélancolie délirante ». Louise avait trouvé ça beau et dans sa tristesse s’était subitement introduite une touche de poésie, une évasion.

Sur le quotidien de mère au foyer qui use Myriam :

Même à Paul, elle n’a pas su dire à quelle point elle avait honte. À quel point elle se sentait mourir de n’avoir rien d’autre à raconter que les pitreries des enfants et les conversations entre des inconnus qu’elle épiait au supermarché.

Mon avis

Un roman à lire absolument. Le thème est difficile oui, mais tout y est :

  • un style tenu, ciselé et maîtrisé
  • les atermoiements d’un couple qui s’enferme dans la « gestion » des enfants et ne se reconnait plus, leur besoin de liberté
  • une analyse en filigrane de la psychologie de tous les personnages
  • des indices qui nous éclairent sur le dénouement dramatique
  • des réflexions sur le rôle de femme et de mère

 

 

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