Librairie : D’autres vies que la mienne, Emmanuel CARRERE

Ces vacances ont été propices à la lecture, et je me suis affrontée à des ouvrages qui me tentaient depuis longtemps mais dans lesquels je craignais de me plonger de peur d’être bouleversée. Après Chanson Douce de Leila Slimani, j’ai lu D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère. J’ai lu et aimé plusieurs romans de cet auteur, notamment La classe de neige et L’adversaire. Et je compte lire prochainement Un roman russe.

Le choc n’a pas été rude, contrairement à mes appréhensions, mais j’avais bien préparé le terrain puisque j’avais écouté le podcast Le Feuilleton où quasiment toutes les pages ont été lues admirablement par différents acteurs. J’ai réalisé cela lors de ma lecture, qui n’a pas été gâchée bien au contraire : cela m’a permis de bien connaître l’oeuvre en d’en avoir des impressions différentes. Je vous recommande vivement d’écouter ce podcast, vous ne serez pas déçus (et je prépare aussi un article sur mes podcasts favoris).

L’incipit

La nuit d’avant la vague, je me rappelle qu’Hélène et moi avons parlé de nous séparer. Ce n’était pas compliqué : nous n’habitions pas sous le même toit, n’avions pas d’enfant ensemble, nous pouvions même envisager de rester amis ; pourtant c’était triste. Nous gardions en mémoire une autre nuit, juste après notre rencontre, passée tout entière à nous répéter que nous nous étions trouvés, que nous allions vivre le reste de notre vie ensemble, vieillir ensemble, et même que nous aurions une petite fille. Plus tard nous avons eu une petite fille, à l’heure où j’écris nous espérons toujours vieillir ensemble et nous aimons penser que nous avions dès le début tout compris. Mais il s’était écoulé depuis ce début une année compliquée, chaotique, et ce qui nous paraissait certain à l’automne 2003, dans l’émerveillement du coup de foudre amoureux, ce qui nous paraît certain, en tout cas désirable, cinq ans plus tard, ne nous paraissait plus certain du tout, ni désirable, cette nuit de Noël 2004, dans le bungalow de l’hôtel Eva Lanka. Nous étions certains au contraire que ces vacances étaient une erreur. Allongés l’un contre l’autre, nous n’osions pas parler de la première fois, de cette promesse à laquelle nous avons tous les deux cru avec tant de ferveur et qui, de toute évidence, ne serait pas tenue.

Résumé

Il faut savoir avant tout qu’il ne s’agit pas d’une fiction. A quelques mois d’intervalle, Emmanuel Carrère a été témoin de ce qui lui fait le plus peur au monde : la mort d’un enfant pour ses parents, celle d’une jeune femme pour ses enfants et son mari. Toutes deux s’appelaient Juliette.

La petite fille est morte emportée par la vague du Tsunami alors qu’elle jouait sur la plage. Emmanuel et sa femme avaient sympathisé avec les parents quelques jours plus tôt, et il leur semble évident de les soutenir tant qu’ils le peuvent dans le drame absolu qu’ils vivent : il faut retrouver le corps, organiser en urgence une crémation, et surtout rentrer en France, dans leur petit village de Saint-Emilion, et retrouver une chambre vide.

L’autre Juliette dont il est question est la soeur d’Hélène, la femme d’Emmanuel Carrère. Ce livre rend hommage à la juge qu’elle était, toujours accompagnée d’Etienne, le « juge unijambiste ». Tous deux avaient été touchés par le cancer dans leur jeunesse, et devaient vivre avec les séquelles. Juliette était en fauteuil roulant suite à des radiations de radiothérapie qui avaient par erreur touché sa moelle épinière. Il y a d’ailleurs de très beaux passages où elle expliquait ne pas vouloir se battre pour faire reconnaître cette erreur : les radiations l’avaient guérie après tout, pour le reste c’était un manque de chance.

Juliette, la jeune femme belle et intelligente, doit s’aider de cannes pour avancer car ses jambes sont défaillantes. Elle rencontre Patrice, qui la porte dans tous les sens du terme, et elle construit une vie rassurante et protectrice avec lui, comblée par la naissance de trois filles. Un matin elle se réveille oppressée, ne parvenant plus à respirer. Elle sait immédiatement que c’est grave et ne se trompe pas : c’est une embolie pulmonaire qui révèle un nouveau cancer… Le temps qui lui reste est bref, et Emmanuel Carrère décrit tout : son abattement, la lutte qu’elle mène avec vaillance, ses souffrances, son pragmatisme pour organiser la suite sans elle, l’annonce à ses filles.

Les deux Juliette laissent des proches endeuillés, inconsolables, mais ce roman est leur sépulture, le plus bel hommage qui soit.

Extraits

Je n’ai pas relevé beaucoup de citations car le style est fluide, limpide, mais sans aphorismes ou passages poétiques à relever. Néanmoins je tenais à partager ici un passage qui m’a marquée où Emmanuel Carrère décrit sans concessions « la vie Auchan, la vie en survêtement », la vie moyenne, de Juliette et Patrice dans leur petit village de Rosier :

C’était la vie telle que la montrent les publicités des mutuelles ou des prêts bancaires, la vie où on se soucie du taux annuel du livret A et des dates de vacances dans la zone B, la vie Auchan, la vie en survêtement, la vie moyenne en tout, dépourvue non seulement de style mais de la conscience qu’on peut essayer de donner forme et style à sa vie. Je toisais cette vie de haut, je n’en aurais pas voulu, il n’empêche que ce jour-là je regardais les enfants, je regardais leurs parents les filmer avec leurs caméscopes, et je me disais que le choix de la vie à Rosier n’était pas seulement celui de la sécurité et du troupeau, mais de l’amour.

 

Mon avis

Le thème est grave, le sujet ne peut que nous toucher, nous bouleverser. Mais Emmanuel Carrère est du côté de la vie qui continue. Ce chant donné en l’honneur des disparues est vivant, énergique, tenace et même porteur d’espoir et de joie. Il donne envie de profiter intensément des instants de bonheur.

Je vous recommande vivement cette magnifique lecture.

 

 

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