Librairie : En finir avec Eddy Bellegueule (Edouard Louis)

Edouard LOUIS, En finir avec Eddy Bellegueule. Editions du Seuil.edouard louis

Edouard Louis a publié ce roman en 2014, à l’âge de 21 ans. Je l’ai découvert à La Grande Librairie, ce jeune homme réservé dont on lisait la souffrance antérieure, voire actuelle, me mettait mal à l’aise. J’avais envie de lire ce livre, mais je sentais que ce serait un livre dur. C’en est un.

En voici l’incipit, très éloquent :

Rencontre

De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaitre.

Dans le couloir sont apparus deux garçons, le premier, grand, aux cheveux roux, et l’autre, petit, au dos voûté. Le grand aux cheveux roux a craché Prends ça dans ta gueule.

Le crachat s’est écoulé lentement sur mon visage, jaune et épais, comme ces glaires sonores qui obstruent la gorge des personnes âgées ou des gens malades, à l’odeur forte et nauséabonde. Les rires aigus, stridents, des deux garçons Regarde il en a plein la gueule ce fils de pute. 

Je ne poursuivrai pas davantage cet incipit, mais sachez que les brimades n’en sont qu’à leurs débuts. Les descriptions sont crues, mais elles évoquent sans fards les persécutions que le narrateur a subies. Pourquoi suscitait-il le dégoût ? Parce qu’il était doux et sensible, presque féminin, rien à voir avec les brutes épaisses, exemples de « force virile » qui l’entouraient :

  Très vite j’ai brisé les espoirs et les rêves de mon père. Dès les premiers mois de ma vie le problème a été diagnostiqué. Il semblerait que je sois né ainsi, personne n’a jamais compris l’origine, la genèse, d’où venait cette force inconnue qui s’était emparée de moi à la naissance, qui me faisait prisonnier de mon propre corps. Quand j’ai commencé à m’exprimer, à apprendre le langage, ma voix a spontanément pris des intonations féminines. Elle était plus aiguë que celle des autres garçons. Chaque fois que je prenais la parole mes mains s’agitaient frénétiquement, dans tous les sens, se tordaient, brassaient l’air.

Mes parents appelaient ça des airs, ils me disaient Arrête avec tes airs. Ils s’interrogeaient Pourquoi Eddy il se comporte comme une gonzesse. Ils m’enjoignaient : Calme-toi, tu peux pas arrêter avec tes grands gestes de folle.

J’ai lu ce livre d’une traite, avec une sensation de malaise, mais c’est un livre que je conseille.

Je vous laisse avec l’excellent article que Fanny avait rédigé sur son blog La tête dans la bibliothèque.

9 commentaires
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Commentaires

  • Marion

    mai 19, 2015 à 8 h 14 min
    Répondre

    J'ai lu ce récit cet été et je suis bien plus mitigée. Mon regret est que l'on ne comprenne jamais le rôle que jouent l'école, […] Lire la suiteJ'ai lu ce récit cet été et je suis bien plus mitigée. Mon regret est que l'on ne comprenne jamais le rôle que jouent l'école, la réussite scolaire ou plus largement le savoir dans l'échappée de ce garçon. Par ailleurs, si j'ai bien aimé le tableau de cette Thiérache que je méconnaissais totalement, j'ai quand même trouvé que la langue, le style un peu terne de la narration dévaluait l'évocation sociale. Bref, pour ma part je conseillerais plutôt de relire Germinal, non? ;) Lire moins

    • uneparenthesemode
      à Marion

      mai 19, 2015 à 8 h 38 min
      Répondre

      Je vois très bien ce que tu veux dire, mais on sent que le rôle de l'école et des études n'entraient pas dans son sujet. […] Lire la suiteJe vois très bien ce que tu veux dire, mais on sent que le rôle de l'école et des études n'entraient pas dans son sujet. Il avait besoin de parler des causes de sa souffrance certainement pour tenter de s'en décharger un peu. L'école a eu un rôle positif donc elle sortait ici du cadre. Mais j'aimerais lire une suite beaucoup plus positive. Je pense que le style que tu trouves terne est dû, une fois de plus au sujet, aux nombreuses citations qu'il fait des membres de sa famille. On sent qu'il évite d'analyser tout cela, il le livre de façon abrupte et crue. Mais les rares commentaires où l'on sent un peu de recul sont, je trouve, d'une grande finesse et d'une grande sensibilité. Je n'ai pas du tout aimé Germinal, c'est certainement dû à l'époque traitée. Mais je ne défends pas ce roman d'Edouard Louis à tout prix, je comprends totalement ton point de vue. Et si l'on me demande des conseils de lecture, ce n'est pas le roman qui arrivera en tête de liste, trop délicat à manipuler. Merci beaucoup pour ton avis, comme je le disais à Flo, je me sens moins seule sur ces articles ! Lire moins

    • flo
      à Marion

      mai 19, 2015 à 11 h 25 min
      Répondre

      Pour moi on comprend que l'école a joué un grand rôle dans son échappée, la fin du roman l'illustre bien puisqu'il réussit à être admis […] Lire la suitePour moi on comprend que l'école a joué un grand rôle dans son échappée, la fin du roman l'illustre bien puisqu'il réussit à être admis dans la section "théâtre" qui lui permettra de vivre sa passion et de devenir interne. Quant au style oui il est assez brut, mais son récit se veut aussi sociologique. D'ailleurs dans ses interviews il dit que son roman aurait pu s'intituler "les excuses sociologiques". La sociologie à la Bourdieu c'est ce qui lui a permis de prendre ses distances avec son milieu. Lire moins

    • uneparenthesemode
      à flo

      mai 19, 2015 à 13 h 13 min
      Répondre

      Merci pour ton avis, il faut que je lise d'autres interviews de cet auteur !

  • Flossie

    mai 16, 2015 à 11 h 21 min
    Répondre

    Mes collègues en ont étudié des extraits avec leurs élèves ; certains sont venus ensuite au CDI me demander si j'avais ce roman : j'ai […] Lire la suiteMes collègues en ont étudié des extraits avec leurs élèves ; certains sont venus ensuite au CDI me demander si j'avais ce roman : j'ai du leur expliquer qu'il n'était pas à mettre entre toutes les mains, et qu'ils devraient plutôt en discuter avec leurs parents... Personnellement, je le trouve très cru. Lire moins

    • uneparenthesemode
      à Flossie

      mai 16, 2015 à 12 h 35 min
      Répondre

      Il l'est totalement. D'ailleurs je ne l'ai pas présenté aux élèves alors que j'ai l'habitude de leur présenter presque toutes mes lectures.

    • flo
      à uneparenthesemode

      mai 17, 2015 à 17 h 08 min
      Répondre

      C'est vrai qu'il y a des passages crˆus. Plus largement il n'édulcore pa sa souffrance

  • flo

    mai 15, 2015 à 22 h 16 min
    Répondre

    J 'ai beaucoup aimé ce livre aussi

    • uneparenthesemode
      à flo

      mai 15, 2015 à 22 h 44 min
      Répondre

      Merci pour ton avis flo ! Je me sens moins seule :-D Je sais qu'il n'y a pas encore beaucoup de commentaires sur ces articles mais […] Lire la suiteMerci pour ton avis flo ! Je me sens moins seule :-D Je sais qu'il n'y a pas encore beaucoup de commentaires sur ces articles mais je tiens à ces rendez-vous. Lire moins

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