Librairie : Olivia de Lamberterie, Avec toutes mes sympathies

La première fois que j’ai entendu parler de ce livre, c’était dans l’émission de France Inter : Le Masque et la Plume. Je l’écoutais en podcast, en courant au bord d’un étang isérois, et j’ai tout de suite été touchée par les mots de Jérôme Garcin au sujet du récit de sa consoeur. Depuis il a été présenté dans de nombreuses émissions, peut-être parce qu’Olivia de Lamberterie est une critique littéraire dans la presse écrite (ELLE), à la radio (Le masque et la plume) et à la télévision (Télématin) mais surtout parce que ce livre est exceptionnel.

Il s’agit d’un hommage lumineux, tristement joyeux comme elle le souhaitait, à son frère qui s’est suicidé il y a tout juste trois ans, en se jetant d’un pont à Montréal. Le sujet est sensible et touche toutes les personnes qui ont connu de près ou de loin un suicide, mais ce roman a une vertu essentielle : il nous laisse voir le sens de l’humour, la sensibilité, la beauté, le côté flamboyant et les aspects plus sombres de ce frère Alexandre. Les personnes qui se sont suicidées semblent n’avoir pour identité que la date et les circonstances de leur mort, mais elles ont bel et bien vécu ! Pourquoi les cantonner à cette fin et ne pas se souvenir du reste, comme on le fait avec les personnes qui sont décédées de maladie ou de vieillesse ? Cela fait partie du suicide : le malaise que cela engendre, les non-dits, les mots que personne ne trouve quand on annonce la raison du décès, les « Et si… », la culpabilité, la colère, les phrases, les attitudes et les messages que l’on décrypte a posteriori.

Bravo à Olivia de Lamberterie qui permet à son frère Alexandre de ne pas être un « suicidé le 14 octobre 2015 en se jetant d’un pont », mais un homme qui a vécu, aimé, été adoré et qui aura permis à sa soeur chérie de se lancer enfin dans l’écriture, lui qui lui avait écrit un an auparavant « Ecris ton livre » alors qu’elle n’osait pas :

Ce truc si important pour moi, oser, moi douteuse de tout et d’abord de moi-même. Ce livre qui n’aurait jamais dû exister, puisque tu n’aurais jamais dû mourir.

Incipit

Paris, automne 2015

J’ai perdu mon frère. Cette expression me semble la plus juste pour parler de toi aujourd’hui. Où vont les morts ? Un matin recouvert d’une fine pellicule de tristesse, j’allume mon ordinateur, à ELLE où je suis journaliste, afin de lire mes mails et ces mots apparaissent en gros caractères sur mon écran : « Découvrez le nouveau poste d’Alexandre de Lamberterie. » Cette phrase surgie de je ne sais où, d’un ailleurs plus doux, j’espère, me saisit. Tu es mort depuis plus d’un mois. J’ouvre le message envoyé par le réseau professionnel LinkedIn, où je me suis inscrite une après-midi de résolution – depuis, je ne suis jamais retournée sur le site, l’histoire de ma vie, en être ou ne pas en être. Je clique et tombe sur une photo de toi, barbe, cravate, chemise noire et blanc Club Monaco que ta femme, Florence, m’a offerte après ta disparition, douce armure rayée dans laquelle je me réfugie les jours mauvais. Tu es beau, grave, ton regard est déjà intranquille, on dirait une maison vide.

Citations

Cet hommage à son frère est également étayé de réflexions sur la société actuelle, d’un refus de cette ère vegan en plein développement personnel :

Tout le monde s’autorise. Prend des cours de yoga. S’estime. Organise des événements participatifs, des dîners vegan, des concerts avec les voisins. se ressource. Moi, je bouffe du gluten et je ne me sens pas appartenir à cette foule cent pour cent bio, juste l’observer en spectatrice perfide. La rédemption par la méditation, la slow life, très peu pour moi. Au contraire je rêve avec des mots crus. J’ai soif d’une violence à la mesure de celle que je ressens depuis ta disparition. (…) Ils me semblent si étranges ces bien-nourris, affairés à chérir leur intestin comme si la mort n’existait pas.

Olivia de Lamberterie nous emmène dans leur maison d’enfance, dans le Sud où elle passe un été 2015 aux soirées qui se prolongent dans la douceur du soir, aux journées salées et comblées par les cris de joie des enfants, à Montréal où elle rend visite à son frère et à sa famille, en hôpital psychiatrique où il est interné ce même été après une tentative de suicide, à Paris, avant et après ce jour fatidique. Ce n’est pas un récit linéaire, chronologique, organisé, mais c’est un texte vivant, un chagrin muet qui se met à chuchoter, parler puis crier. La mort de son frère est un scandale dont elle s’insurge, mais la vie est là malgré tout et son frère est à présent en chacun de ceux qui l’ont connu.

Il leur insuffle la pulsion de vie qui lui faisait défaut. 

Puisqu’il est inutile de préciser que je vous recommande de lire au plus vite ce livre magnifique, je terminerai avec cette citation qui m’a profondément émue :

En exergue de ses nouvelles, Salinger – dernier auteur posé sur la table de nuit d’Alex – cite un proverbe zen : « On connaît le bruit de deux mains qui applaudissent. Mais quel est le bruit d’une seule main qui applaudit ? » C’est ce bruit-là que je guette, il me semble coller parfaitement à la vie de mon frère.

 

 

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