Un vers d’Apollinaire (2/3)

Voici la suite de ma nouvelle, j’espère qu’elle vous plaira. Je publie le dernier chapitre demain.

II L’école

A l’école, elle se sentait différente des autres, et ces derniers le percevaient aussi. Toujours esseulée, elle se promenait dans la cour à la recherche de feuilles, de graines, de papiers qui traînaient. Devenue enquêtrice, elle résolvait des énigmes policières inventées de toute part. Si un enfant s’approchait d’elle pour savoir ce qu’elle pouvait bien fabriquer, elle lui jetait un regard sombre – tout autant que ses yeux couleur myosotis puissent l’être – et repartait dans sa quête, sans rompre son mutisme. On aurait d’ailleurs pu la penser muette puisqu’elle n’échangeait avec personne, mais en classe elle se devait de répondre au maître. Il savait qu’elle avait toujours la bonne réponse, et l’interrogeait en dernier recours, après avoir tenté d’impliquer les élèves en difficulté. Ses interventions étaient discrètes, mais toujours parfaitement exactes et salutaires pour le déroulement du cours. L’admiration de ses pairs aurait pu être unanime, pourtant ce n’est pas ce qu’elle suscitait chez eux. Ce comportement solitaire provoquait au contraire l’anxiété et la peur. On oubliait la petite fille ravissante qu’elle était en raison du mystère dont elle s’enveloppait. Un jour le maître avait convoqué les parents d’Apolline. Quel ne fut pas son étonnement en ouvrant la porte de sa salle de classe : il découvrit un couple au sourire solaire, qui irradiait. Décontenancé il en oublia la politesse d’usage, et les fit entrer sans un mot, seulement par un geste du bras, dans la salle aux murs décrépis, recouverts de dizaines de dessins d’enfants pour cacher cette misère. Le directeur avait eu beau alerter et demander un financement pour effectuer des travaux au sein de l’école, cela n’était pas une priorité éducative et les locaux se dégradaient d’année en année.

Le couple détonait d’autant plus dans ce décor. Ils ressemblaient à des acteurs qui se seraient trompé d’époque. Jean Gabin et Marlène Dietrich. Le maître retrouva ses esprits et se concentra sur l’objet de leur venue : l’attitude inquiétante d’Apolline. Certes son bulletin était excellent, certes elle comprenait tout et manifestait patience et attention. Mais elle semblait cacher une tristesse profonde, un poids l’accablait c’était indéniable. Des problèmes d’ordre familial peut-être ? Il était important que le corps enseignant soit mis au courant pour agir en conséquence. Les parents ouvrirent tous deux des yeux ronds, à la candeur désarmante. Tout chez eux était harmonieux et au diapason, même l’expression de leur surprise. Le maître en conclut que cette réaction spontanée était gage de bonne foi, et décida de ne pas les déranger plus longtemps. Les parents promirent de parler à Apolline et de l’inciter à avoir quelques interactions avec ses camarades. « Mais elle est dans son monde vous savez, même avec nous. Elle semble s’être construit un univers intérieur qui lui suffit. Néanmoins comptez sur nous, Monsieur. Notre fille changera nous en sommes certains. » Ces quelques phrases de conclusion furent ponctuées par un double sourire sincère. Le maître était rassuré et même enthousiaste après ce rendez-vous. Rencontrer des gens au charisme si exceptionnel, ce n’est pas donné à tout le monde !

Le changement ne se fit pas attendre en effet : il fut stupéfiant.

Sans savoir quel discours miraculeux les parents avaient bien pu tenir à leur fille, le maître constata, éberlué, que la petite solitaire était devenue le centre des attentions lors des récréations. Au début, les attroupements se firent timides, puis ils prirent de l’ampleur jusqu’à donner l’illusion qu’Apolline s’était transformée en gourou entouré de ses disciples. Le maître et ses collègues avaient tenté de percevoir quel était le contenu des propos qui fédéraient autant d’enfants, mais ils n’y parvinrent pas. Dès qu’un adulte s’approchait du cercle attentif et studieux, pour glaner quelques paroles en chemin, le silence était immédiat. Observer ce phénomène était absolument inédit : les enfants qui avaient l’habitude de crier, de courir et de jouer bruyamment dans la cour, faisaient alors preuve d’une attention sans faille, qui faisait rêver n’importe quel enseignant. Apolline les captivait. Elle était la seule à parler, toujours. Aucun d’entre eux n’osait l’interrompre ne serait-ce que pour poser une question. Même leur manière de se tenir était ritualisée : elle s’asseyait au centre du banc en bois, à la peinture verte tout écaillée, posait les mains sur ses genoux, se tenait le dos droit, présentait un visage impassible, en attendant que tous s’installent face à elle. Les écoliers s’asseyaient en tailleur, toujours dans une posture digne, jamais avachis et une fois assis, ils ne bougeaient plus d’un iota. Alors Apolline s’animait. Ses mains s’élevaient et commençaient à s’agiter doucement, au rythme de ses paroles. Ses joues rosissaient au fur et à mesure que son discours évoluait. On sentait une gradation dans ses propos, perceptible aux mouvements plus vifs de ses bras, à l’ouverture plus grande de sa bouche pour que sa voix soit plus forte. Tous étaient suspendus à ses lèvres, avides d’en connaître davantage. Au bout de sept minutes, invariablement, le niveau de sa voix s’abaissait, les modulations étaient moins marquées, le rythme s’apaisait et ses mains se posaient lentement sur ses genoux qui, eux, restaient toujours immobiles. Seul le haut du corps s’animait, comme si la petite fille avait besoin de s’ancrer fortement dans le sol pour s’exprimer.

« C’en est fini pour aujourd’hui » : ainsi sonnait le glas. Et les enfants dociles, soudain libérés de cet envoûtement, reprenaient vie progressivement, se levaient et se dispersaient avec un pépiement libérateur, comme une basse cour dont on ouvre la clôture. Aucun d’entre eux ne divulguait à un adulte le contenu de ce qu’il entendait, même de manière allusive. Tel était le pacte qu’Apolline scellait avec eux quotidiennement. Au bout de dix jours, elle décréta qu’elle n’accepterait plus de nouveaux auditeurs car de nombreux curieux voulaient faire partie du cercle. Leur nombre était de vingt-trois et il devint immuable. Bien sûr le directeur avait songé à mettre fin à ce phénomène, mais l’équipe enseignante avait observé que les enfants qui écoutaient Apolline faisaient preuve d’un regain d’attention en classe, et que leurs résultats s’amélioraient nettement. Ils étaient tous plus calmes, souriants, comme mus par une force intérieure qui les portait et les apaisait.

Pourtant, cet état de grâce fut brisé, au grand désespoir de tous.

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